Rencontres Musicales de Vezelay 29.08.17 RMV Live

Célébrer Luther à Vézelay

Alors que le monde s’apprête à célébrer les 500 ans de la proclamation des 95 points de Martin Luther (1517) et avec cet anniversaire, celui de la Réforme en général, les Rencontres Musicales de Vézelay programmaient un concert de Musica Nova, dirigé par Lucien Kandel, autour de cette figure religieuse et historique marquante, le samedi 26 août à l’église de Saint-Père. L’occasion de faire le point sur l’importance de Luther pour la musique et sur la place des protestants à Vézelay et dans la région.

En 2017 cela fait 500 ans que Luther a placardé ses fameuses 95 thèses (dont 41 ont été jugées non conformes à la doctrine de l’Église) à Wittenberg. « Un anniversaire qui ne passe pas inaperçu », selon le directeur de la Cité de la Voix, Nicolas Bucher, qui explique que « le milieu de la musique a toujours une tendresse pour la musique luthérienne », puisque c’est autour du Réformateur lui-même que se met en place une véritable liturgie, qui ouvre la porte vers la grande musique allemande, de Bach à Mendelssohn.

Ce dernier jour de festival, c’est Musica Nova et Lucien Kandel, spécialistes de musique polyphonique allant de la Renaissance au Baroque et qui avaient déjà créé le « Chant des sphères » autour de la musique de Guillaume de Machaut (XIVe siècle) qui rendaient hommage à Luther. Leur concert-anniversaire était une exploration de la musique de la naissance du luthéranisme, avec des compositeurs comme Johann Walter avec qui Luther a publié son Petit livre de chants religieux (1524) ou Ludwig Senfl, qui a participé à la célèbre Diète de Worms et a été inquiété par l’Église pour avoir été proche de Luther. Lui-même grand amateur de musique, art auquel il prêtait la vertu de chasser le diable, Luther pouvait écrire : « Qu’il soit bon à Dieu que nous chantions des chants spirituels est, je crois, une vérité que nul Chrétien ne peut ignorer ». Alors que Calvin ou Zwingli -d’autres grandes figures de la Réforme – étaient circonspects ou opposés à la musique, Luther « n’a pas fait que commander » des partitions, « il a lui-même traduit des psaumes en allemand » pour les mettre en musique et « il a composé des mélodies », raconte Lucien Kandel. Si le réformateur a traduit la Bible en allemand, si ses 95 points ont fait schisme et si l’ordre de la messe a été immédiatement bouleversé, il ne faut pas croire pour autant que tout soit rupture dans sa musique : selon Lucien Kandel, il a continué à chanter et faire chanter en latin, en même temps  qu’en allemand. Certains motets de l’époque juxtaposent d’ailleurs les deux langues. De même, Luther n’a pas rejeté d’un revers de main la tradition musicale de l’Église, s’ancrant dans l’augustinisme, il s’est appuyé sur la beauté de la polyphonie, et  est allé puiser aussi bien dans le chant grégorien que dans la tradition de la musique franco-flamande (avec des compositeurs comme Josquin Desprez que Senfl a adapté le Magnificat pour Luther, morceau que l’on a d’ailleurs entendu à la fin de concert de l’église de Saint-Père).

Mais à l’heure, où l’on célèbre en musique les 500 ans de la Réforme, comment cet anniversaire est-il vécu à Vézelay, ville étape du chemin de Compostelle, cité éminemment catholique, où l’on a gardé – comme partout en Bourgogne et en Flandre – un souvenir terrible d’un schisme sanglant et destructeur ? Si aujourd’hui, les protestants sont très minoritaires en Bourgogne (dans ses registres, le pasteur d’Auxerre, Magali Carlier, recense 200 protestants, plutôt d’origine calviniste), leur présence a laissé des traces importantes à Vézelay : une des grandes figures de la réforme, Théodore de Bèze, y est née (1519-1605). Ce qui a donné lieu à une association portant son nom, d’origine protestante, donc, mais de message œcuménique. Une ouverture  qui correspond assez bien à l’identité de la ville, où il existe un temple protestant privé et une église orthodoxe. Présidente de cette association depuis trois ans, Dominique Obertot nous explique que le projet est né de l’anniversaire de la croisade de la paix. Il s’agit d’un grand mouvement de protestation contre la violence qui a eu lieu juste après la Seconde Guerre, en 1946 à Vézelay.

Chaque année, dans le fil de sa mission d’être « un lieu d’ouverture et de témoignage permettant la connaissance, la rencontre et le dialogue entre les différentes pensées spirituelles », l’association Théodore de Bèze organise des rencontres interreligieuses, ouvertes à toutes les spiritualités, y compris laïques. D’habitude ces rencontres ont lieu en octobre, mais cette année exceptionnellement et afin de laisser le temps de préparer des vrais témoignages (plus que des cours venus de l’extérieur) pour 2018, elles n’auront pas lieu. En revanche, le dernier week-end d’octobre 2017, la salle gothique de Vézelay accueillera une exposition de 12 panneaux mettant en avant l’impact des 95 thèses de Luther sur notre culture et notre civilisation. Cette exposition sera présentée en amont (la semaine du 16 octobre) au Temple d’Auxerre, nous précise Magali Carlier. Si cette dernière déplore qu’en Bourgogne, certains ignorent l’existence et le rôle des protestants, il est sûr qu’à Vézelay, comme à Auxerre « des réunions œcuméniques fortes, très agréables et très sereines ». Un contexte apaisé pour mesurer l’impact de la pensée de Luther sur la musique et sur notre histoire.

Yaël Hirsch, RMV Live
Crédit photo : Valentine Poutignat
*Merci à Sœur Colombe

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