Arsys Bourgogne 19.11.15 Carine Tedesco

Arsys enregistre

La première semaine de novembre 2015, nous avons accueilli Arsys Bourgogne à la Cité de la Voix pour des répétitions, suivies de deux jours d’enregistrements dans la belle acoustique de l’église d’Asquins. Mihály Zeke, le directeur artistique d’Arsys Bourgogne, nous parle de ce programme et de son inspiration.

Comment avez-vous conçu ce programme ?

MZ : C’est d’abord la fascination pour les œuvres qui m’a motivé : les motets de Bach font partie du « patrimoine génétique » d’Arsys, et ce sont des pièces que, personnellement, j’aime profondément et que je ne me fatigue pas de pratiquer et explorer. Les œuvres de Scelsi, en revanche, représentent une ouverture à l’écriture contemporaine et à un monde sonore riche et mystérieux, imprégné de la pensée mystique. Ces deux pôles représentent des sommets de virtuosité quand ils sont abordés par des voix solistes. Le passage entre les deux compositeurs est fluide, vocalement parlant, et une technique peut irriguer l’autre : ce sont là des enjeux passionnants ! Ce programme fait charnière entre le passé et l’avenir et cherche à infléchir les différentes esthétiques avec une expression vocale émotionnellement franche.

Qu’est-ce que Bach et Scelsi ont en commun, et pourquoi les mettre ensemble ? Et Machuel ?

MZ : En première lecture, on pourrait dire qu’ils ont peu en commun, ils semblent même antithétiques. Mais le brassage des deux écritures révèle des contrepoints très intéressants. Bach transforme un discours théologique et une musique qui fait culminer la structuration logique de la grande forme ainsi que la texture verticale. Les huit voix dans les motets que nous avons choisis s’organisent en deux chœurs de quatre chanteurs qui mènent un dialogue avec des arguments incarnés par différents motifs et thèmes mélodiques : le croyant en dialogue avec ou contre soi-même, l’opposition de la confiance contre la peur, de la révélation contre l’ignorance, de l’espérance à la vie éternelle contre la finitude terrestre… Tout ceci s’incarne, externalisé et évocateur, dans l’esthétique luthérienne comme sur une scène de théâtre. La synthèse des différentes thèses et antithèses prend une grande force symbolique quand les deux chœurs se mettent à l’unisson pour chanter le choral final, symbole de la communauté de foi et invariablement connu par le public auquel s’adressait le compositeur.

Scelsi vient d’un univers spirituel presque à l’opposé de celui de Bach. Né dans un pays catholique, fasciné par le mysticisme bouddhiste, il devient un reclus, un ermite. Sa musique part d’une seule note ou d’un simple intervalle. Non seulement les huit voix forment un seul chœur, mais on dirait qu’elles émergent et retombent du champ des potentialités comme des particules subatomiques éphémères. Elles se colorent l’une l’autre, elles tordent la couleur par leur quarts de ton comme un jeu d’ombres contre le mur d’une caverne. Dans cette méditation sonore se réalise une toute autre forme de spiritualité, qui est intérieure et intime, sensuelle et torturée, extatique et tournée vers l’ineffable. Si les textes chez Bach sont développés comme dans une architecture en mouvement, chez Scelsi ils sont peints en clair-obscur. Laquelle de ces deux approches est plus valable ? L’extérieur et l’intérieur ne sont ils pas dépendants du même point de vue ? Et, entre les deux, est-ce qu’il ne s’agit pas du même questionnement, du même « magnum mysterium » ? (Voilà pourquoi j’ai voulu reprendre, dans ce programme, l’œuvre de Thierry Machuel – dont j’admire l’écriture vocale – qui porte ce nom.)

Pourquoi le titre « Huit » ?

MZ : Parce que ce sont huit voix qui participent à ce programme, deux fois quatre ou quatre fois deux ; et parce que c’est le nombre sacré du Bouddhisme qui représente le chemin de l’illumination.

Quelles sont les différences entre un ensemble vocal à huit chanteurs et un chœur avec plus de voix ? Que faut-il changer ?

MZ : Les différences existent mais le travail est fondamentalement le même. Quelques paramètres dans le rôle du chef doivent certes s’adapter : il y a un autre rapport avec le soutien des chanteurs et la consistance du son, il existe aussi d’autres possibilités et des restrictions en ce qui concerne le phrasé, les respirations etc. Mais tous les éléments de base sont les mêmes : homogénéité des voyelles et de la diction, harmonie d’expression, justesse… Le contact chambriste entre les chanteurs et l’accueil des caractéristiques individuelles est accentué, c’est aussi le rôle du chef de le faciliter. Mais ce contact ne devrait pas non plus manquer dans un effectif choral. Certes, les capacités techniques et expressives de chacun deviennent encore plus indispensables dans un ensemble à huit !

Quels sont les défis de ce programme et de cet enregistrement ?

MZ : Les œuvres demandent une grande virtuosité, une endurance vocale de la part des chanteurs, ainsi qu’une précision sans faille en terme de diction et de justesse. C’est un réel défi de ne pas avoir recours à un collègue « de pupitre » tout le long des journées d’enregistrement, un défi bien relevé par nos chanteurs vaillants !

Quel est le but de cet enregistrement ? Est-ce que vous produisez un disque ?

MZ : Non, nous ne comptons pas encore sortir ce programme en CD. Le but de cet enregistrement est de présenter au public et aux diffuseurs la forme que prend le nouveau projet artistique d’Arsys Bourgogne, en particulier le travail de cette nouvelle équipe sur un programme aussi alléchant. Une production discographique pourrait suivre à la suite d’un nombre de concerts et fort d’une expérience encore plus mûre sur ces pièces.

Avez-vous déjà des dates prévues en 2016 avec ce projet ?

MZ : Oui, les dates seront publiées au fur et à mesure sur notre site. Il sera à entendre au moins à Paris et en Bourgogne, mais nous espérons le faire connaître ailleurs aussi !

S’il fallait résumer la semaine de répétitions et d’enregistrements en quelques mots, Que diriez-vous ? Qu’apporte le fait d’être à Vézelay pour ce travail ?

MZ : C’est difficile de ne pas se sentir reconnaissant chaque fois qu’on se retrouve pour faire de la musique à Vézelay. Le lieu a une capacité à régénérer les forces et calmer l’esprit, pour le rendre plus disponible pour le travail abordé. Avec chaque jour qui passe, la connivence humaine et sonore croît. Le processus d’enregistrement même semble comme du temps comprimé… Le fait de s’entendre et de s’appliquer davantage sur le perfectionnement de l’exécution responsabilise les chanteurs et permet au groupe d’évoluer beaucoup plus rapidement. C’est un beau début de parcours en compagnie de ces collègues et autour d’une musique tellement splendide.

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